Jeanne Cuisinier, ethnologue sans séjour khmer, a révisé le livre sur le ballet royal

Elle n’a pas séjourné au Cambodge, mais son édition de Danses cambodgiennes reste un repère sur le ballet royal, avant ses missions en Malaisie et au Tonkin.

Bertrand Lesage Par Bertrand Lesage
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Jeanne Cuisinier, ethnologue sans séjour khmer, a révisé le livre sur le ballet royal
Des danseuses en costume doré et coiffe ornée sont agenouillées sur un tapis rouge lors d’une représentation en plein air, devant des spectateurs.

En bref

  • Jeanne Cuisinier (1890-1964) a été formée par Marcel Mauss et Paul Rivet, et compte parmi les premières ethnologues professionnelles de France.
  • Elle a révisé et augmenté Danses cambodgiennes, dont l’édition de 1930 a été tirée à 2 000 exemplaires.
  • Ses missions de terrain l’ont menée au Kelantan puis chez les Mường, au Tonkin.

Jeanne Cuisinier est liée au Cambodge par un livre plutôt que par un séjour d’étude : selon Cambodgemag, rien n’atteste qu’elle ait mené des travaux sur place. Pourtant, c’est elle qui a signé la version revue et augmentée d’un titre incontournable consacré aux danses du palais khmer.

Mauss et Rivet, ses maîtres en ethnologie

Elle voit le jour à Neuilly-sur-Seine le 30 octobre 1890 et meurt à Paris, le 19 avril 1964, à l’âge de 73 ans. Ses débuts sont littéraires, notamment avec un travail sur Jules Laforgue, puis elle parcourt Madagascar, l’Indochine, le Siam et Java.

Vers la fin de la décennie 1920, son parcours bifurque. Elle apprend le malais à l’École des langues orientales, où elle obtient son diplôme en 1929, puis rejoint l’Institut d’ethnologie en 1930 et l’École pratique des hautes études en 1934. Elle a pour professeurs Marcel Mauss et Paul Rivet, et fait partie des premières Françaises à exercer l’ethnologie comme métier.

Danses cambodgiennes, un livre en deux temps

C’est par la danse que ce pays s’impose dans son œuvre. Indian Arts and Letters, revue basée à Londres, publie en 1927 son article consacré aux gestes du ballet cambodgien. Cette année-là, Saigon voit aussi sortir Danses cambodgiennes, rédigé par Samdech Chaufea Veang Thiounn, ministre du Palais, avec des illustrations de Sappho Marchal. Jeanne Cuisinier reprend ce texte, le corrige et l’enrichit.

Le tirage de la version de 1930 atteint 2 000 exemplaires. Le gouverneur général Pierre Pasquier signe la préface, et l’ouvrage est dédié au roi Monivong. Pierre Pasquier y décrit le livre comme la première œuvre d’un Cambodgien sur ce thème. Selon le texte, les danses remontent au règne de Jayavarman II (802-869), et les bas-reliefs du Bayon montrent des attitudes que les danseuses d’aujourd’hui reprennent toujours.

Dans les coulisses du ballet royal

L’ouvrage accompagne la troupe de la formation jusqu’aux costumes. Les parents donnent leurs fillettes au roi, et il arrive que celles-ci viennent de leur propre initiative. L’entraînement se durcit autour de sept ans ; la leçon inaugurale se tient un jeudi, jour que protège le génie de la danse.

106danseuses au palais de Phnom Penh, avec huit maîtresses de ballet
100 piastresd’avance au minimum, puis 6 piastres de solde mensuelle au départ
3 800 piastrespour l’ensemble d’un costume de roi ou de divinité, dont 800 pour le diadème d’or
Aspect Ce que décrit le livre
Durée d’étude L’apprentissage prend trois mois pour la cadence lente, deux mois pour la rapide et six mois pour celle du prince Ngos, laquelle impose de manipuler une canne magique
Fin de l’apprentissage Une cérémonie d’essai des masques, après les prières de dix bonzes la veille
Troupe Seuls hommes de la troupe, deux bouffons ; aucun personnage féminin n’est jamais masqué
Gestes Positions des mains rapprochées des vingt-huit gestes du traité indien Abhinaya Darpana ; le savoir passe du maître à l’élève, sans support écrit

Les rois portent la tenue même de leur couronnement, tandis que le costume des princesses est utilisé par les jeunes Cambodgiennes lors de la coupe des cheveux et du mariage. L’ouvrage s’achève sur l’histoire du prince Ngos, tirée d’une traduction de Suzanne Karpelès, récit qui fait partie du contenu du livre.

Du Kelantan aux Mường

Deux missions de terrain suivent, que la chronologie résume.

  1. Une mission en Malaisie lui est confiée par le ministère de l’Éducation nationale. À 42 ans, elle séjourne dix-huit mois dans l’État du Kelantan et devient la première Française ethnologue à se spécialiser dans cette région.
  2. Elle présente ses résultats à la Royal Asiatic Society, à Londres.
  3. Avec Lucienne Delmas, elle conduit une mission chez les Mường, au Tonkin.
  4. Sa thèse, écrite en 1943, paraît sous le titre Les Mường, géographie humaine et sociologie, soit 618 pages.

Son terrain au Kelantan donne Danses magiques de Kelantan (1936) et Le théâtre d’ombres à Kelantan (1957). Elle en rapporte plus de 1 300 objets, en majorité au musée du quai Branly, Jacques Chirac, alors que ses photographies sont au Muséum national d’histoire naturelle.

Une œuvre prolongée en Indonésie

  • En 1951, Gallimard publie Sumangat, préfacé par Louis Massignon.
  • De 1952 à 1955, elle enseigne l’ethnologie à l’université Gadjah Mada de Yogyakarta.
  • Grâce à un legs de sa part, l’Inalco remet un prix à l’meilleur ouvrage en langue française sur l’Indonésie.

À Phnom Penh, l’Institut bouddhique a republié son livre sur la danse du Cambodge, en 1956 puis en 1981.

Photo : SARET SAYON / Pexels