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Tonlé Sap : comment le lac inverse le cours de sa rivière

Le Tonlé Sap se vide vers le Mékong en saison sèche, puis reçoit l'eau du fleuve pendant la mousson. Ce cycle façonne pêche, agriculture et habitats, mais les apports diminuent.

Tonlé Sap : comment le lac inverse le cours de sa rivière
Les habitats flottants et sur pilotis témoignent de l'adaptation des riverains au cycle du Tonlé Sap.

Le Tonlé Sap ne fonctionne pas comme un lac ordinaire. Au Cambodge, la rivière qui le relie au Mékong change de direction au rythme des saisons. Pendant la saison sèche, les eaux du lac rejoignent le fleuve. Quand le Mékong monte avec la mousson, son niveau dépasse celui de la rivière Tonlé Sap et l’eau reflue vers le lac. Cette bascule explique l’ampleur des crues saisonnières, mais aussi la place centrale du lac dans la pêche, l’agriculture et la vie des populations riveraines.

En bref

  • Le niveau du Mékong provoque l’inversion saisonnière du courant de la rivière Tonlé Sap.
  • Le lac passe d’environ 2 700 à près de 16 000 kilomètres carrés au pic de la mousson selon Sciencepost.
  • Les sources relient la baisse des apports à plusieurs facteurs, dont les pluies, les barrages et l’extraction de sable.

Quand le Mékong fait refluer l’eau vers le lac

Le mécanisme dépend d’une différence de niveau entre le Mékong, la rivière Tonlé Sap et le lac. En saison sèche, de novembre à mai selon Actuailes, le lac est peu profond et ses eaux s’écoulent vers le fleuve. Sa superficie est alors d’environ 2 700 kilomètres carrés.

La situation s’inverse lors de la mousson. Avec les pluies et la crue du Mékong, le niveau du fleuve augmente. Dès qu’il devient plus élevé que celui de la rivière qui draine le lac, le courant change de sens et le Mékong alimente le Tonlé Sap. Actuailes indique que la superficie du lac peut alors être multipliée par six et que sa profondeur peut atteindre neuf mètres.

Sciencepost décrit le même phénomène pour la période comprise entre juin et octobre. Le site estime que la surface passe d’environ 2 700 kilomètres carrés pendant la saison sèche à près de 16 000 kilomètres carrés au pic de la mousson. Les ordres de grandeur peuvent varier selon les périodes retenues, mais les trois sources décrivent la même relation hydraulique : la crue du Mékong pousse l’eau en direction du lac.

Ce fonctionnement explique pourquoi le Tonlé Sap est souvent présenté comme une vaste réserve d’eau saisonnière. Le lac reçoit une partie des volumes du fleuve lorsque le Mékong est haut, avant de se vider progressivement lorsque les niveaux baissent. Le phénomène est assez singulier pour que les observateurs parlent de retournement annuel des eaux. Il ne correspond pas à un changement aléatoire, mais à l’alternance entre le niveau des eaux du Mékong et celui du système Tonlé Sap.

Un cycle qui organise les activités riveraines

La crue modifie profondément les paysages et les usages des rives. Actuailes décrit des habitations établies sur radeaux ou sur pilotis, ainsi que des villages flottants adaptés aux variations du niveau de l’eau. Le retrait des eaux laisse des sédiments qui fertilisent naturellement les forêts et les rizières. La saison sèche devient ainsi une période importante pour l’agriculture.

Local vendors selling fish from a boat at Mekong River market in Kandal, Cambodia.
L’inversion saisonnière du courant dépend du niveau atteint par le Mékong pendant la mousson. Source: Pexels. Attribution: Khun Sodara. Licence: Pexels License.

La saison humide est tout aussi déterminante pour la pêche. Selon Actuailes, les poissons qui trouvent refuge dans le lac fournissent 60 % des apports alimentaires de l’ensemble de la population cambodgienne. Sciencepost présente le Tonlé Sap comme un moteur des pêcheries du Mékong et insiste sur l’importance de la montée des eaux pour les communautés qui vivent de ces ressources.

Les apports au lac ont deux origines principales. Cambodge Mag, citant la Commission du Mékong, indique que plus de la moitié des apports annuels proviennent du courant dominant du Mékong et l’autre moitié des pluies de mousson. Cette double dépendance rend le lac sensible à la fois aux précipitations locales et au fonctionnement du bassin versant du fleuve.

La circulation de l’eau est donc liée à des besoins très concrets. Cambodge Mag souligne que les moyens d’existence de millions d’agriculteurs et de pêcheurs dépendent du Mékong. Actuailes associe pour sa part le rythme des eaux à l’activité économique et à la sécurité alimentaire des régions situées en aval. Lorsque la crue est tardive, faible ou plus courte, les conséquences ne concernent pas uniquement un indicateur hydrologique.

Des niveaux bas et des données qui alertent

Les sources fournies font état de plusieurs signaux de fragilité. Cambodge Mag rapporte que le lac se maintenait sous ses plus bas niveaux et que de faibles apports du Mékong et de ses affluents au début de la saison des pluies avaient créé une situation qualifiée de très critique par le Centre de gestion des inondations et de la sécheresse de la Commission du Mékong. Le flux inversé annuel n’aurait réellement commencé que le 4 août 2020.

Le même article attribue le faible niveau d’eau à deux années de précipitations réduites et à l’exploitation de 13 barrages hydroélectriques sur le Mékong, dont 11 en Chine et deux au Laos, ainsi qu’à des barrages sur les affluents laotiens. Il précise aussi que la Chine ne partageait alors que des données limitées pendant la mousson, tandis que les pays du bas Mékong échangeaient déjà leurs informations via la Commission du Mékong. Pékin contestait les accusations de rétention d’eau.

Vibrant fishing boats in various colors floating on a peaceful lake, bustling with activity.
La pêche dépend de l’ampleur et de la durée de la crue qui remplit le lac. Source: Pexels. Attribution: Sabbir Bhuiyan. Licence: Pexels License.

Sciencepost relaie une étude fondée sur six décennies de données, de 1960 à 2019. Selon les chiffres cités, le débit annuel moyen de retour du Mékong vers le Tonlé Sap a diminué de 56,5 %, passant de 48,7 kilomètres cubes entre 1962 et 1972 à 31,7 kilomètres cubes entre 2010 et 2018. La source évoque aussi une baisse de 1,05 mètre des niveaux d’eau en saison humide entre 2010 et 2019, par rapport à la période 1996 à 2009.

Cette même analyse rapporte un rétrécissement de 20,6 % de la surface du lac et une saison d’inondation plus courte. La durée de la période inondée aurait diminué d’environ 26 jours à Kampong Cham et de 40 jours à Chaktomuk. Ces résultats décrivent des évolutions mesurées sur des périodes définies. Ils ne signifient pas que chaque saison reproduit exactement le même scénario.

Les barrages ne résument pas toute l’explication

Les barrages figurent parmi les facteurs signalés par les sources, mais ils ne sont pas les seuls. Sciencepost rapporte que l’extraction de sable et le piégeage des sédiments en amont ont abaissé le lit du Mékong. Une étude citée par le site estime que ce phénomène a réduit le débit de retour de 40 à 50 % entre 1998 et 2018. Le texte met donc en garde contre une explication limitée à la seule rétention d’eau par les ouvrages hydroélectriques.

Le site donne également l’exemple de 2019, année durant laquelle le lac est resté chaud, peu profond et pauvre en oxygène. Les pêcheries du Tonlé Sap auraient alors reculé de 80 à 90 % selon les estimations reprises par Sciencepost. Ce chiffre se rapporte à cette année particulière, dans un contexte de sécheresse et de gestion des barrages en amont décrit par la source.

Le cycle du Tonlé Sap demeure naturel, mais les données réunies montrent qu’il dépend de conditions qui évoluent : précipitations, niveau du Mékong, exploitation des barrages, circulation des sédiments et extraction de sable. Comprendre ce lac suppose donc de suivre à la fois le calendrier de la mousson et les transformations du fleuve qui l’alimente.

Pour prolonger cette lecture, consultez nos dossiers sur les territoires. Le Tonlé Sap illustre avec une force particulière le lien entre hydrologie et vie quotidienne : lorsque le courant se retourne, c’est tout un espace de pêche, de cultures et d’habitats qui se recompose. Lorsque ce retournement tarde ou perd de son ampleur, les effets se font sentir bien au-delà des rives du lac.

Références vérifiées

Photo à la une. Source: Pexels. Attribution: Karolina. Licence: Pexels License.