Territoires

Tonlé Sap: pourquoi la pêche industrielle a été restreinte et ce qui a suivi

En 2012, le Cambodge a supprimé les lots de pêche commerciale du Tonlé Sap. Une décision destinée à restaurer l'accès local et la ressource, suivie d'enjeux persistants.

Tonlé Sap: pourquoi la pêche industrielle a été restreinte et ce qui a suivi
La restriction des lots commerciaux devait concilier accès local à la pêche et conservation du Tonlé Sap.

Au Tonlé Sap, la pêche n’est pas un secteur isolé de l’économie locale. Elle nourrit les ménages, fournit des revenus et organise la vie de nombreuses communautés riveraines. C’est dans ce contexte que le gouvernement cambodgien a retiré, en 2012, les licences des lots de pêche commerciale du lac. La mesure répondait à des inquiétudes sur la surexploitation et devait rendre les zones de pêche plus accessibles aux habitants tout en favorisant la conservation.

En bref

  • En 2012, le Cambodge a supprimé 158 lots commerciaux couvrant 953 861 hectares sur le Tonlé Sap.
  • Environ 98 000 hectares ont été affectés à la conservation afin de soutenir la ressource et l’accès local.
  • La pêche illégale, la dépendance économique des communautés et le financement d’autres activités restent des difficultés documentées.

Pour comprendre cette décision, il faut distinguer les catégories prévues par la loi cambodgienne sur la pêche de 2006. Open Development Cambodia présente trois grands ensembles: la pêche familiale ou de subsistance, la petite pêche et la pêche commerciale. Cette dernière était limitée à une saison allant d’octobre à mai, tandis que la pêche familiale disposait d’un accès ouvert toute l’année.

La fin des lots commerciaux en 2012

Selon la synthèse d’Open Development Cambodia, les autorités ont supprimé tous les lots de pêche commerciale en 2012 et interdit durablement cette activité industrielle sur le Tonlé Sap. Au total, 158 lots représentant 953 861 hectares ont été annulés. Environ 98 000 hectares ont été affectés à des zones de conservation.

La réforme poursuivait deux objectifs liés. Le premier consistait à reconstituer les ressources des cours d’eau et du lac. Le second était social: permettre aux petits pêcheurs et aux villageois de retrouver un accès à des espaces auparavant attribués à de grands opérateurs. La décision changeait donc à la fois le régime d’exploitation de la ressource et la répartition de ses usages.

Les premiers chiffres repris par Open Development Cambodia faisaient état d’une forte hausse de la production déclarée en 2013 par rapport à 2012, de 360 000 à 718 000 tonnes. Cette comparaison brute ne suffit toutefois pas à établir que l’interdiction a causé la progression. La même source souligne d’ailleurs que la pêche illégale restait un problème critique.

Une ressource majeure et des communautés très dépendantes

Une mission de l’UNESCO menée dans la réserve de biosphère en 2023 rappelle l’importance nationale du lac. La pêche du Tonlé Sap représenterait environ 60 % de la production halieutique intérieure du Cambodge. Le site associe le lac et ses plaines inondables, avec une forêt marécageuse et une productivité aquatique élevée.

Cette richesse écologique ne protège pas automatiquement les habitants contre la précarité. L’UNESCO décrit une forte dépendance à la pêche de capture, un manque d’opportunités économiques alternatives et des besoins encore importants en eau potable, électricité et gestion des déchets. Des entretiens menés auprès de pêcheurs de Phat Sanday montrent que la conservation ne peut être pensée sans les conditions matérielles des ménages.

Barques de pêche locale près d'une zone de conservation du Tonlé Sap
Sur le Tonlé Sap, la pêche locale dépend directement de la ressource et des règles de conservation. Source: Ideogram. Attribution: Ideogram. Licence: Ideogram API Terms.

La restriction de la pêche industrielle a donc déplacé le problème sans le clore. Libérer des zones de pêche peut améliorer l’accès des communautés, mais ne garantit ni la disparition des pratiques illégales ni un revenu stable. Le suivi de la ressource, la capacité des autorités locales et la concertation avec les habitants restent décisifs.

Après la réforme, diversifier sans marginaliser

L’UNESCO insiste sur le développement de moyens de subsistance alternatifs. Les habitants interrogés se montrent intéressés par de nouvelles activités lorsqu’elles peuvent réellement soutenir le revenu familial. L’écotourisme et des emplois saisonniers figurent parmi les pistes évoquées. La mission avertit néanmoins que les projets doivent être conçus avec les communautés, qui connaissent directement l’environnement du lac.

L’aquaculture représente une autre voie, mais elle ne doit pas être présentée comme un remplacement simple de la pêche sauvage. L’Agence française de développement rappelle que la filière halieutique contribue fortement à la sécurité alimentaire cambodgienne. Elle indique aussi que l’aquaculture est surtout portée par de petits producteurs et qu’elle soulève des questions environnementales, sociales et économiques.

Le projet CaPFish Aquaculture, présenté par l’Agence française de développement avec le soutien de l’Union européenne, vise une production plus durable, résiliente au changement climatique et inclusive. Son action couvre les écloseries, les systèmes d’élevage, la production d’aliments, la sécurité alimentaire et la nutrition. La fiche annonce aussi un soutien aux compétences des acteurs publics et privés, sans fournir dans l’extrait scellé de résultat permettant d’en mesurer l’impact.

Ce que la restriction a réellement changé

La réforme de 2012 a posé un principe clair: une ressource essentielle ne pouvait plus rester organisée autour de lots industriels lorsque l’accès local et les stocks étaient menacés. Elle a créé des zones de conservation et visait à redonner une place aux petits pêcheurs. Les sources disponibles montrent toutefois que la suite dépend moins d’une interdiction unique que d’un ensemble de politiques.

La lutte contre la pêche illégale, le suivi écologique, les services de base, l’aquaculture durable et la diversification des revenus doivent avancer ensemble. Dans cet équilibre, les communautés ne sont pas seulement bénéficiaires d’une politique publique. Elles possèdent l’expérience du lac nécessaire pour évaluer les contraintes et les effets concrets des programmes.

La rubrique Territoires prolonge ces décryptages sur les ressources et les conditions de vie locales.

Note de méthode

Les données historiques sur les lots et les captures proviennent d’une synthèse mise à jour en 2015. Elles sont présentées avec leur date et ne décrivent pas la production actuelle. Les éléments sur les communautés viennent d’une mission UNESCO publiée en 2024. Le projet aquacole est décrit selon sa fiche institutionnelle, sans lui attribuer d’impact non mesuré.

Sources

Photo à la une. Source: Ideogram. Attribution: Ideogram. Licence: Ideogram API Terms.