Dans le sud-ouest du Cambodge, la protection des forêts des Cardamomes est aussi devenue un débat sur la place donnée aux habitants concernés. Le projet Southern Cardamom REDD+ est présenté par le ministère cambodgien de l’Environnement et Wildlife Alliance comme un dispositif de conservation encadré par des normes internationales. Human Rights Watch décrit au contraire un projet dont les décisions initiales auraient été prises sans consentement préalable des communautés Chong. Entre résultats environnementaux annoncés et contestation des conditions de mise en œuvre, le dossier oblige à regarder la forêt et les droits locaux dans le même mouvement.
En bref
- Le projet Southern Cardamom REDD+ couvre 465 839 hectares selon le ministère et Wildlife Alliance.
- Human Rights Watch affirme que les Chong ont été consultés après des décisions importantes sur la gestion des terres.
- Verra a cessé d’émettre des crédits pour le projet en juin 2023 et a annoncé un réexamen.
Un projet aux objectifs environnementaux affichés
Selon Cambodge Mag, le projet Southern Cardamom REDD+ est géré par Wildlife Alliance et couvre 465 839 hectares. Le ministère et son partenaire estiment qu’il réduit chaque année 3 867 568 tonnes d’équivalent CO2. Ils indiquent aussi protéger plus de 450 000 hectares de forêts menacées et 62 espèces considérées comme menacées à l’échelle mondiale.
Le même communiqué répondait à une enquête de France 24 sur la déforestation dans des zones protégées. Les autorités cambodgiennes et Wildlife Alliance y rejettent des allégations qu’elles jugent fondées sur des images anciennes et des informations exagérées. Elles affirment disposer de mécanismes nationaux et internationaux d’évaluation et d’audit, et soulignent le rôle des populations autochtones dans la protection de la biodiversité.
Cette version officielle ne décrit pas seulement un périmètre forestier. Elle place le projet dans le cadre du marché des crédits carbone, où la réduction annoncée de la déforestation sert à générer des crédits. Les promoteurs citent notamment le Verified Carbon Standard, les Climate, Community and Biodiversity Standards et le Sustainable Development Verified Impact Standard. Ils affirment également que les projets REDD+ du pays respectent des garanties sociales incluant le consentement libre, préalable et éclairé des communautés affectées.
Une consultation contestée par Human Rights Watch
Human Rights Watch porte une appréciation très différente sur le déroulement du projet. Dans son enquête consacrée aux Chong, l’organisation rappelle que le programme est cogéré par le ministère de l’Environnement et Wildlife Alliance. Elle indique qu’il concerne environ un demi-million d’hectares dans la chaîne des Cardamomes, région forestière où vit depuis des siècles cette population autochtone.

D’après Human Rights Watch, le projet avait déjà fonctionné pendant 31 mois quand les premières consultations des communautés Chong ont débuté en août 2017. L’organisation affirme que le ministère et Wildlife Alliance avaient auparavant pris des décisions importantes sur la gestion des terres sans l’accord préalable, libre et informé des habitants concernés. Huit villages Chong auraient alors été intégrés à un parc national, ce qui aurait mis en cause leurs droits sur des terres et forêts traditionnelles.
Le rapport repose sur des entretiens avec plus de 90 personnes dans 23 des 29 villages inclus dans le projet, ainsi qu’avec trois responsables gouvernementaux. Human Rights Watch dit aussi avoir examiné des images satellite, des cartes topographiques et des informations rendues publiques par des médias et sur les réseaux sociaux. L’organisation affirme que des habitants ont fait état d’expulsions forcées et que certains ont été poursuivis pour avoir continué des activités d’agriculture ou de cueillette sur leurs terres ancestrales.
Elle rapporte notamment le récit de six familles Chong qui disent avoir été expulsées de terres cultivées selon les usages coutumiers. Deux hommes ont aussi déclaré avoir été arrêtés et maltraités lors d’activités de collecte de résine dans la zone protégée. Ces éléments sont des conclusions et témoignages rapportés par Human Rights Watch. Wildlife Alliance les conteste dans sa réponse à l’organisation et soutient avoir largement consulté les habitants, dans le cadre de l’application légale de mesures de protection environnementale.
Le partage des bénéfices au cœur du différend
La question financière éclaire une autre ligne de fracture. Human Rights Watch écrit qu’aucun accord de partage des bénéfices ne lie le projet aux communautés concernées. De tels accords fixeraient, selon l’organisation, la part des revenus revenant aux communautés. Les accords existants porteraient sur la distribution des recettes entre Wildlife Alliance, le ministère de l’Environnement et le gouvernement provincial de Koh Kong.
Le porte-parole du ministère a néanmoins indiqué à Human Rights Watch que les ventes de crédits carbone avaient bénéficié aux communautés impliquées dans la protection des ressources naturelles. Wildlife Alliance a, de son côté, déclaré que le projet avait permis la réalisation de puits, de latrines, d’une route en latérite, de deux écoles et d’un dispensaire. L’organisation a aussi mentionné cinq bourses universitaires, des formations agricoles et deux initiatives d’écotourisme ayant profité à des habitants.
Ces affirmations ne résolvent pas le désaccord central. Human Rights Watch soutient que les Chong souhaitent participer aux décisions essentielles et pouvoir conduire leurs propres actions de conservation. L’organisation demande une révision du projet, l’émission de titres fonciers pour les terres communautaires et la signature d’accords de partage des bénéfices. Elle appelle aussi à une réparation pour les personnes négativement affectées.

Des crédits suspendus, une enquête qui se poursuit
Le débat dépasse les seules relations entre les villages, l’administration et Wildlife Alliance. Human Rights Watch précise que Verra a accrédité le projet en 2018. Après avoir reçu une lettre de l’organisation en juin 2023, Verra a cessé d’émettre des crédits pour le projet et annoncé un réexamen. Selon Human Rights Watch, Verra n’a pas commenté davantage ses conclusions pendant la durée de cette procédure.
Le rapport cite également deux évaluations transmises à Verra. Un audit de 2018 signalait que la mise en œuvre avait débuté le 1er janvier 2015 alors que les consultations locales n’avaient commencé qu’en août 2017. Une autre évaluation, réalisée en 2021, relevait que plusieurs communautés disaient ne pas connaître le projet, sa définition, ses modalités d’application, le partage éventuel des fonds ou la délimitation entre terres REDD+ et terres agricoles.
Dans une enquête publiée en novembre 2024, France 24 affirme avoir constaté une déforestation importante à l’intérieur de zones protégées au Cambodge. La chaîne présente cette enquête dans un contexte où le système des crédits carbone fait l’objet de critiques. Le ministère cambodgien et Wildlife Alliance ont publiquement rejeté les accusations relayées par ce reportage.
Le contraste entre ces sources ne permet pas de ramener le dossier à une seule affirmation. Les promoteurs mettent en avant audits, standards et bénéfices locaux. Human Rights Watch documente pour sa part des consultations qu’elle juge trop tardives, des atteintes aux droits et l’absence d’accord de partage des bénéfices avec les Chong. Pour suivre les enjeux territoriaux liés à ce débat, retrouvez nos analyses des territoires cambodgiens.
Le cas Southern Cardamom rappelle ainsi qu’un programme de conservation peut être jugé sur plusieurs plans à la fois : sa surface, les réductions d’émissions qu’il annonce, les règles qui l’encadrent et les conditions dans lesquelles les communautés vivant sur ces terres sont associées aux décisions. Les éléments fournis par les parties restent contradictoires. C’est précisément cette contradiction qui rend indispensable une lecture attentive des procédures de consultation, des accords existants et des réponses apportées aux personnes concernées.
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