Au Cambodge, parler des barrages du Mékong revient à suivre un système qui dépasse largement les frontières nationales. Le fleuve relie six pays et le Tonlé Sap dépend de ses cycles d’eau. Les sources disponibles décrivent des bénéfices attendus en matière d’électricité et d’irrigation, mais aussi des perturbations pour les sédiments, les poissons et les populations riveraines. Elles invitent surtout à distinguer les faits observés, les risques annoncés et les responsabilités de chaque projet.
En bref
- Les barrages modifient les circulations de l’eau, des sédiments et des poissons dans un bassin transfrontalier.
- Le Tonlé Sap dépend du rythme saisonnier du Mékong et reste exposé à plusieurs facteurs simultanés.
- La Commission du Mékong examine les projets, mais son rôle demeure consultatif.
Un fleuve partagé, des intérêts divergents
Le Mékong s’étend de la Chine au delta vietnamien et traverse le Myanmar, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge et le Vietnam. Selon le Mouvement Mondial pour les Forêts Tropicales, le développement rapide de grands barrages a marqué les trois dernières décennies dans le Bas Mékong. L’organisation souligne que ces ouvrages peuvent bloquer des parcours majeurs de migration des poissons et affecter les populations dont la subsistance dépend du fleuve.
Cette interdépendance explique pourquoi un projet situé hors du Cambodge peut avoir des répercussions dans le pays. Le cours supérieur, appelé Lancang en Chine, est contrôlé par onze grands barrages hydroélectriques chinois selon le WRM. La même source relie cette situation à la capacité du cours principal à alimenter la zone frontalière entre la Thaïlande et le Laos ainsi que le Tonlé Sap. Ce dernier est présenté comme une ressource majeure pour l’alimentation au Cambodge.
Les débouchés électriques ne se confondent pas nécessairement avec les besoins des territoires exposés aux conséquences. Le WRM rappelle que la Thaïlande est le principal acheteur d’électricité du Laos et rapporte le cas du barrage de Xayaburi, dont 95 % de l’électricité devait être achetée par l’autorité thaïlandaise de production d’électricité. La question posée par les barrages est donc aussi celle de la distribution des bénéfices et des coûts à l’échelle régionale.
Dans cet ensemble, la Commission du Mékong réunit le Cambodge, le Laos, la Thaïlande et le Vietnam. Cambodge Mag précise que cet organisme créé en 1995 est consultatif. Il ne peut pas empêcher la construction d’un barrage sur le cours principal, mais son processus de notification, de consultation et d’accord préalable permet aux membres d’examiner les avantages et les risques des projets. La Chine y est partenaire de dialogue, non membre.
L’eau et les sédiments ne suivent plus le même rythme
Les ouvrages ne se limitent pas à produire de l’électricité. Cambodge Mag indique que les réservoirs liés à l’hydroélectricité ou au contrôle des inondations peuvent contribuer à l’irrigation et à l’approvisionnement en eau dans un contexte d’écarts prononcés entre saison sèche et saison humide. Mais la même source décrit des effets sur le régime du fleuve, notamment des niveaux d’eau bas en saison sèche, des inondations ou sécheresses hors saison, ainsi qu’une baisse des sédiments transportés.

Ces sédiments comptent pour les plaines inondables. Ils viennent notamment du plateau tibétain et participent à l’écologie du bassin. Leur retenue en amont peut réduire les charges qui descendent vers l’aval. Cambodge Mag associe cette réduction, avec l’extraction de sable, à des effondrements de berges dans les zones peuplées du delta du Mékong. La source relie aussi les sédiments à la fertilité des sols et aux activités agricoles, halieutiques et aquacoles de dizaines de millions de personnes.
Les impacts peuvent être très localisés. Dans un entretien publié par Espazium, François Molle évoque le barrage laotien de Nam Theun 2. Les eaux turbinées y sont rejetées dans une rivière adjacente par un canal. Il décrit des conséquences sur l’ancien cours, presque asséché, et sur la Xe Bang Fai, soumise à des flux importants. L’érosion, la stabilité des berges, les cultures de décrue et l’écologie halieutique sont alors concernées.
Le même entretien rapporte aussi des lâchers brutaux et non annoncés depuis des affluents descendant des montagnes vietnamiennes vers les plaines cambodgiennes. Ils auraient provoqué des dégâts et des morts au Cambodge. Cet exemple ne permet pas de généraliser à tous les barrages, mais il montre que la manière de gérer un ouvrage, l’information transfrontalière et l’attention portée aux populations locales modifient fortement la nature du risque.
La migration des poissons sous pression
La pêche est au centre du dossier cambodgien. Les barrages peuvent empêcher la migration vers l’amont lorsque les poissons ne franchissent ni déversoir ni turbines. Cambodge Mag ajoute que la migration vers l’aval peut être entravée par le barrage ou par les masses d’eau stagnante créées par les retenues. Les poissons qui passent certains dispositifs peuvent être touchés par la force du courant ou des changements brusques de pression.
Le Mékong et ses affluents comptent plus de 1 000 espèces de poissons d’eau douce, dont 160 espèces migratrices, selon Cambodge Mag. Le média cite un rapport de 2018 de la Commission du Mékong qui projetait une diminution de la biomasse totale de 40 à 80 % d’ici 2040 selon les scénarios de développement. Il s’agit d’une projection, non d’un bilan déjà constaté. Elle sert à mesurer l’ampleur du risque envisagé si les trajectoires décrites se poursuivent.

Les dispositifs de franchissement ne règlent pas automatiquement le problème. Cambodge Mag indique que Xayaburi utilise notamment des échelles à poissons, mais rapporte les critiques d’experts sur des mesures insuffisamment testées au regard de la biodiversité du Mékong et des volumes de poissons en déplacement. Espazium insiste lui aussi sur le caractère de barrière des projets au fil de l’eau, même lorsque leur incidence globale sur le régime hydrologique paraît limitée.
Le barrage Lower Sesan 2 constitue un repère cambodgien important. Situé à moins de 25 kilomètres du cours principal, il est devenu le plus grand projet hydroélectrique du Cambodge lors de sa mise en service en 2018, écrit Cambodge Mag. La source indique qu’il a interrompu l’alimentation du Mékong par les rivières Sekong et Srepok et déplacé des milliers de personnes. L’ouvrage rappelle que les conséquences ne concernent pas seulement le cours principal du fleuve.
Le Tonlé Sap comme indicateur sensible
Chaque année, les eaux du Mékong font refluer le Tonlé Sap, créant le plus grand lac d’Asie du Sud Est. Plus d’un million de personnes vivent dans la plaine inondable et les villages flottants, selon Cambodge Mag. L’écologie du lac repose sur le rythme naturel des crues du fleuve, et les sources considèrent ce lien comme décisif pour les pêcheries et les cultures dépendantes des inondations saisonnières.
En 2019, le Tonlé Sap a reflué pendant des semaines plutôt que des mois. Cambodge Mag associe cette situation à l’effet combiné du changement climatique, d’El Niño et des barrages du Mékong. L’eau est devenue plus chaude, moins profonde et moins oxygénée. La pêche aurait alors diminué de 80 à 90 %. Le WRM rapporte la même estimation et décrit une année où le système d’écoulement Mékong Tonlé Sap a été profondément modifié. L’attribution est donc multifactorielle et ne permet pas d’imputer la baisse à un seul barrage.
Le gouvernement cambodgien a suspendu en 2020 la construction de barrages sur le cours principal jusqu’en 2030 au moins, selon Cambodge Mag. Cette suspension inclut le projet de Sambor, situé à environ 150 kilomètres du Tonlé Sap. Elle ne fait pas disparaître les effets des infrastructures existantes, ni les tensions liées aux données hydrologiques ou à la gestion des lâchers d’eau.
Pour suivre ces enjeux, les décryptages sur les territoires cambodgiens gagnent à séparer les niveaux d’analyse. Il faut identifier l’ouvrage concerné, son emplacement, les changements hydrologiques documentés, les conséquences pour les habitants et la part des scénarios de long terme. Cette méthode évite de réduire le Mékong à une opposition simple entre électricité et environnement. Elle permet aussi de voir que la gouvernance, l’information partagée et les conditions de gestion pèsent autant que la présence d’un barrage.
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