Société

La dette lie des familles aux briqueteries cambodgiennes

À Kandal, les mesures contre le travail des enfants rencontrent une autre réalité : des familles liées aux briqueteries par leurs emprunts et une rémunération dépendante de la production.

La dette lie des familles aux briqueteries cambodgiennes
Dans les situations rapportées, les revenus des ouvriers dépendent de la production, tandis que leurs emprunts les lient à l’employeur.

Dans les briqueteries cambodgiennes décrites par les reportages, l’employeur peut aussi être le créancier des ouvriers. Cette double relation pèse sur des familles dont les revenus dépendent du nombre de briques fabriquées. À Kandal, près de Phnom Penh, un grave accident impliquant une enfant a suscité un durcissement des mesures annoncées. Les témoignages éclairent aussi les obstacles économiques et sociaux auxquels se heurte la protection des travailleurs.

En bref

  • Une directive rapportée par Missions Étrangères de Paris prévoit des poursuites contre les propriétaires de briqueteries employant des enfants.
  • Les prêts des employeurs et le paiement à la production peuvent entretenir la dépendance des ouvriers, particulièrement pendant la saison des pluies.
  • Une réunion syndicale réunissant 60 ouvriers a été suivie de demandes de carte de sécurité sociale, sans confirmation de toutes les affiliations.
  • Les inspections et améliorations techniques rapportées ne constituent pas un bilan actuel de l’ensemble des briqueteries.

Une réponse pénale après l’accident d’une fillette

Selon Missions Étrangères de Paris, une directive datée du 5 juin demande aux services concernés de poursuivre les propriétaires de fours à briques employant des enfants. Le texte rapporté prévoit des peines pouvant aller jusqu’à l’emprisonnement. Les établissements doivent afficher l’interdiction de présence des mineurs, dont la seule présence peut entraîner des poursuites. La servitude pour dette est également interdite. Les propriétaires doivent aussi loger leurs employés et leurs familles lorsque ceux-ci vivent loin du lieu de travail.

Ces dispositions ont été annoncées après l’accident du 9 mars à Preah Prasap, dans le district de Khasach Kandal. Chheng Srey Pheak, neuf ans, a subi des blessures ayant nécessité l’amputation d’un bras. Le responsable provincial du Travail et la police locale ont déclaré qu’elle aidait ses parents et qu’elle était forcée de travailler sur le site. Leur description associe ainsi aide familiale et travail imposé.

Dans le même article, le père Luca Bolelli décrit des communautés rurales où, dans un contexte d’extrême pauvreté, la participation des enfants aux activités des parents est considérée comme un devoir. Ce témoignage concerne les milieux qu’il évoque, sans décrire toutes les familles cambodgiennes. Il aide à comprendre comment une activité dangereuse peut être présentée comme une contribution ordinaire à la vie du ménage.

Quand le salaire sert à rembourser l’employeur

Equal Times décrit des ouvriers qui empruntent auprès du directeur de leur usine, puis travaillent pour rembourser leur dette. Selon le responsable syndical interrogé, l’employeur dispose alors d’un pouvoir considérable : les salariés craignent de perdre leur emploi et de ne plus pouvoir s’acquitter de ce qu’ils doivent. Le lien de dépendance tient donc autant au prêt qu’à la nécessité de conserver un revenu.

Briques empilées sur une aire de fabrication au Cambodge
Selon les travaux cités par Cambodge Mag, la saison des pluies complique la production et peut entraîner de nouveaux emprunts. Source: Ideogram. Attribution: Ideogram. Licence: Ideogram API Terms.

Ce mécanisme peut commencer par une dette contractée ailleurs. Laurie Parsons, dont les travaux sont cités par Cambodge Mag, explique que des propriétaires attirent les travailleurs en proposant de rembourser leurs emprunts antérieurs. Les sommes évoquées représentent généralement quelques centaines de dollars, mais peuvent atteindre 5 000 dollars. L’arrivée dans la briqueterie ne signifie donc pas nécessairement la disparition de la dette : elle peut changer l’identité du créancier.

La rémunération à la production ajoute une difficulté. Les ouvriers sont payés selon le nombre de briques fabriquées, alors que la fabrication devient plus difficile pendant la saison des pluies. Parsons décrit le recours à des emprunts supplémentaires durant cette période. Le travail destiné à rembourser une première dette peut ainsi s’accompagner de nouveaux prêts, qui entretiennent la dépendance envers le propriétaire.

Ces témoignages expliquent un mécanisme, mais ne permettent pas de reconstituer chaque remboursement. Sou Chhlonh, vice-président de la fédération syndicale du bâtiment et du bois BWTUC, reconnaît d’ailleurs dans Equal Times que son organisation cherche encore à comprendre comment les ouvriers s’acquittent de leurs dettes. Le reportage documente leur vulnérabilité sans fournir un relevé complet des contrats, des échéances ou des sommes restant dues.

La protection sociale, un droit difficile à obtenir

Les obstacles à l’action syndicale diffèrent selon les lieux de travail. Dans le bâtiment, Equal Times décrit une sous-traitance parfois organisée en cascade, des employeurs difficiles à localiser et des ouvriers fréquemment déplacés. Dans les briqueteries, le syndicat souligne plutôt les difficultés d’accès aux usines et le poids des prêts. Ces situations compliquent la connaissance des conditions de travail et l’organisation collective, même lorsque les travailleurs disposent du droit de se syndiquer.

Lorsqu’elle ne parvient pas à créer un syndicat local, la BWTUC organise notamment des séances d’information sur les droits des salariés. Equal Times rapporte une réunion réunissant 60 ouvriers de fours à briques de la périphérie de Phnom Penh, leurs employeurs et un représentant du ministère du Travail. L’objectif était d’obtenir leur inscription au Fonds national de sécurité sociale, le NSSF, qui permet l’accès aux soins.

Travailleurs adultes réunis pour une séance d’information sur leurs droits
L’information sur les droits et l’accès aux soins fait partie des actions syndicales décrites par Equal Times. Source: Ideogram. Attribution: Ideogram. Licence: Ideogram API Terms.

Dans les jours suivants, plusieurs ouvriers ont indiqué que leur employeur leur avait fait remplir une demande de carte d’assuré. C’est une avancée concrète dans les démarches rapportées. Elle ne prouve toutefois ni la délivrance de toutes les cartes ni l’accès effectif de chaque participant aux prestations. La distinction compte : informer les salariés, déposer une demande et bénéficier d’une couverture correspondent à des étapes différentes.

Le reportage montre aussi ce que peut coûter l’absence de protection dans le bâtiment. Chum Makara, employée sur des chantiers, raconte avoir emprunté pour payer les soins de son mari après un accident professionnel, sans avoir reçu d’indemnisation. Son cas concerne la construction, pas une briqueterie. Il illustre néanmoins un autre point d’entrée dans l’endettement : une dépense de santé que le ménage doit financer lui-même.

Ce que les inspections permettent de constater

Cambodge Mag rapporte une campagne d’inspection lancée à Kandal le 26 août avec les autorités locales. Veng Heang, directeur du département du travail des enfants, annonçait des sanctions sévères contre les briqueteries employant des mineurs. Il évoquait aussi des équipements automatisés jugés plus sûrs et moins polluants dans les établissements visités. Cette campagne s’inscrivait dans l’objectif gouvernemental annoncé de mettre fin au travail des enfants dans les briqueteries en 2020.

Ces déclarations doivent être lues dans leur contexte : elles rapportent un engagement et des observations de responsables, sans établir que l’objectif a été atteint. Des machines plus sûres ne renseignent pas, à elles seules, sur les dettes des familles ou leur accès aux soins. Les récits disponibles conduisent donc à examiner ensemble la sécurité, la présence d’enfants, les prêts et la protection sociale.

Ils ne permettent pas non plus de dresser un bilan actuel de toutes les briqueteries du pays. À l’échelle des situations documentées, ils montrent pourquoi l’interdiction du travail des enfants et les droits des adultes sont étroitement liés. Ces questions de travail et de vie familiale trouvent leur place dans notre rubrique Société au Cambodge.

Photo à la une. Source: Ideogram. Attribution: Ideogram. Licence: Ideogram API Terms.