À Bousra, dans la province cambodgienne du Mondolkiri, le conflit foncier ne porte pas seulement sur des parcelles cultivées. Les récits publiés décrivent un territoire où forêts, terres en rotation, sites funéraires et lieux spirituels participent à la subsistance comme à l’organisation collective des communautés bunong. L’attribution de concessions pour des plantations d’hévéas a ainsi ouvert un différend qui reste, selon plusieurs sources, loin d’être entièrement réglé.
En bref
- Les concessions d’hévéas à Bousra ont affecté des terres agricoles, des forêts et des lieux considérés comme sacrés par des communautés bunong.
- Les estimations des surfaces et du nombre de familles concernées diffèrent selon les sources, ce qui impose de préciser les périmètres documentés.
- Les communautés ont utilisé négociations, actions collectives et recours institutionnels, tandis que plusieurs différends fonciers restaient ouverts.
- Une représentation autochtone au niveau local est avancée comme piste pour mieux intégrer la gouvernance coutumière.
Des plantations installées sur un territoire contesté
Une enquête reprise par le Théâtre du Soleil et attribuée à La Croix décrit la transformation visible du paysage de Bousra : de larges zones forestières ont laissé place à des rangées d’hévéas. Elle identifie trois concessions, Varanasi, Sethikula et Coviphama, exploitées par Socfin-KCD. Selon cette source, l’entreprise disposait de 7 000 hectares, avait commencé la production de caoutchouc en 2015 et fait construire une usine de transformation en 2017. Une étude du Centre cambodgien des droits humains, citée dans l’article, évaluait les répercussions sur sept villages et 850 familles.
Le même récit situe en 2008 l’octroi d’une première concession économique d’une durée de soixante dix ans. Des représentants locaux y dénoncent l’absence de consultation et d’étude d’impact environnemental et social avant le projet. Des habitants ont également rapporté la destruction d’un cimetière communautaire et l’atteinte à une forêt sacrée pendant les opérations de défrichement. L’article fait état d’affrontements au cours desquels des villageois ont été arrêtés, ainsi que de compensations jugées très inégales par les personnes interrogées.
Les chiffres disponibles ne recouvrent pas nécessairement le même périmètre. Une analyse sur les règles coutumières évoque environ 7 000 hectares et 780 familles directement affectées. FIAN Suisse indique de son côté que trois zones de concession accordées depuis 2008 totalisent 12 440 hectares dans le Mondolkiri. Ces écarts invitent à ne pas réduire le dossier à une estimation unique. Ils soulignent surtout l’importance des limites exactes des concessions, des terres concernées et des méthodes de décompte retenues.
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La forêt, une ressource et un repère collectif
Les sources décrivent les Bunong comme des communautés dont les activités associent agriculture itinérante, riziculture, chasse et pêche. Dans cette organisation, la forêt ne fournit pas uniquement des ressources alimentaires ou agricoles. Elle est aussi liée à des pratiques culturelles et spirituelles. L’enquête publiée en 2019 rapporte que des habitants déplacés évoquaient des terres de remplacement plus difficiles à cultiver et l’assèchement de canaux donnant accès à un lac.

Cette dimension collective est centrale dans l’analyse consacrée aux lois coutumières. Ces règles non écrites, transmises entre générations, encadrent la gestion des espaces et la résolution des conflits. Le modèle de décision décrit repose sur la consultation, l’écoute et la recherche d’un consensus. L’article estime que la prédominance du droit étatique et des décennies d’accaparement ont affaibli l’autorité des responsables autochtones.
La loi foncière cambodgienne de 2001 reconnaît les droits des communautés autochtones sur les terres collectives et les forêts, rappelle Justice pour le Cambodge. Mais la reconnaissance d’un droit reste distincte de son exercice effectif. L’enquête publiée par La Croix souligne que la destruction des titres de propriété sous le régime des Khmers rouges, puis les réinstallations des années 1980 hors d’un cadre légal stable, ont compliqué la démonstration des droits d’occupation. Dans un tel contexte, la documentation des usages anciens et des frontières communautaires prend une importance particulière.
Des démarches successives, sans issue complète
Face aux concessions, les communautés ont emprunté plusieurs voies. Justice pour le Cambodge mentionne des cérémonies rituelles, l’ordination d’arbres, des manifestations, des blocages de routes, des échanges avec les autorités et les ministères, ainsi qu’un recours devant le tribunal provincial du Mondolkiri. Ces démarches montrent que le différend s’est joué à la fois sur le terrain, devant les institutions et dans l’espace public.
FIAN Suisse rapporte qu’un processus de négociation tripartite entre les villages, Socfin et les autorités locales a commencé en 2014. Selon l’organisation, ce processus a permis certaines solutions, mais les moyens financiers des communautés se sont épuisés en 2016 alors que de nombreux différends demeuraient. Une médiation menée de 2017 à 2021 par l’Independent Mediation Group, au nom du projet Mekong Region Land Governance, a ensuite pris le relais.
Dans son appréciation, FIAN Suisse critique la place limitée des autorités officielles dans cette médiation et l’opacité liée à un accord de confidentialité. L’organisation affirme que les principaux conflits concernant des terres converties en plantations n’étaient toujours pas résolus à l’issue du processus. Elle signale aussi plusieurs arrestations de fermiers bunong au printemps 2021. Ces éléments reflètent la lecture de FIAN Suisse et ne remplacent pas l’examen des documents fonciers, des décisions administratives ou des procédures judiciaires concernées.

L’entreprise, citée dans l’enquête de La Croix, affirme pour sa part respecter la loi cambodgienne et les normes internationales, tout en contribuant au développement économique régional. Cette position contraste avec les témoignages et les analyses des organisations relayées par les autres sources. Le conflit se caractérise donc aussi par des versions opposées sur la consultation, les compensations et les effets du projet.
La représentation locale au cœur des propositions
L’analyse publiée par Justice pour le Cambodge ne présente pas la compensation financière comme l’unique réponse possible. Elle propose la création, à l’échelon infranational, d’un comité composé de représentants autochtones désignés par leurs pairs. Cette instance pourrait suivre le développement des communautés et conseiller les autorités provinciales ainsi que les institutions concernées.
Cette proposition repose sur l’idée que des règles coutumières ne peuvent être prises en compte que si les communautés disposent d’une voix dans les mécanismes de décision. Elle ne règle pas à elle seule les contestations sur les concessions déjà accordées. Elle met toutefois en lumière une question durable à Bousra : comment articuler les procédures administratives, les droits collectifs reconnus par la loi et les modes locaux de gestion du territoire.
Les trois sources concordent sur un point essentiel : la crise foncière de Bousra engage autant les conditions matérielles de vie que la continuité culturelle des Bunong. Les désaccords sur les surfaces, les responsabilités et les remèdes restent présents. Ils rendent d’autant plus nécessaire un accès clair aux informations foncières et une participation réelle des communautés aux décisions qui affectent leurs terres.
Les éléments factuels de cet article s’appuient sur les enquêtes et analyses de La Croix relayée par le Théâtre du Soleil, de Justice pour le Cambodge et de FIAN Suisse.
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